Je vis dans une grande ville depuis plusieurs années, et d'une manière inattendue, la routine m'a rattrapée. Je ne fais plus attention aux arrêts du bus, je connais le trajet par cœur, la buraliste me connait et sait quelles cigarettes je fume et les magazines que je lis... Certains adorent ce train-train. D'autres se sentent étouffés par ces schémas qui se répètent jour après jour, comme une forme d'aliénation. C'est à ce moment-là que l'on ne fait plus attention à ces petites choses qui auparavant nous comblaient et nous redonnaient le sourire. Pour contrer cela, j'essaie souvent de voir les lieux qui me semblent communs avec un regard neuf. Comme un touriste. Comment voient-ils ma ville? M'envient-ils? Cela me galvanise de les imaginer en train de rêver de vivre ici, même s'ils ne se rendent pas comptes des difficultés inhérentes à la vie citadine: les transports en communs bondés, les embouteillages, la pollution, la proximité parfois pesante avec les autres êtres humains... Je fais sans cesse le rapprochement avec une histoire d'amour qui se finit. Quand l'autre qui pouvait nous apporter tant de joies et de plaisirs nous ennuie profondément. Que la moindre des choses que cette personne fera ou dira nous exaspère. Ce moment fatidique où on commence à se dire que l'on était bien mieux tout seul...
Je me plonge dans la nostalgie qui nous frappe tous un jour ou l'autre en me répétant cette phrase: Ah! C'était quand même mieux avant! J'écoute avec envies mes amis qui vivent ailleurs et qui me font l'éloge de leur ville: tout est tellement mieux que là où tu es, tu devrais vivre ici! On ne s'y ennuie jamais, les loyers ne sont pas chers... le rêve...Oui, tout à l'air tellement mieux chez les autres, peut-être est-ce réellement le cas ou peut-être ne subissent-ils pas encore le train-train qui s'installe insidieusement. Généralement, c'est à ce moment-là que je ressens une boule au ventre et que la peur de l'inconnue me reprend. Je me sens tiraillé entre l'envie de tout plaquer en recommençant de zéro et l'envie de rester... et au final, je reste... J'essaie pendant un temps de retrouver la passion du début: je me remémore les bons moments que j'ai pu passer dans ma ville et je me répète que ce n'est pas si mal. C'est une sorte de phase de déni où l'on a conscience que les choses ne vont plus mais où l'inconnu nous effraie tellement que l'on n'ose rien faire du tout.
Et puis, un jour, comme une illumination, je prends mon courage à deux mains et je décide de partir. Plus rien ne me retiens. Les bagages sont vites faits, ce qui est le plus dur, c'est le premier pas... Les épreuves qui suivent sont dignes d'un parcours du combattant, je pense que c'est une sorte de test pour vérifier ma motivation: trouver un appartement, un travail... Je me rends compte qu'arriver dans une nouvelle ville c'est un peu comme commencer une nouvelle histoire d'amour. On ne sait pas vraiment ce qui nous attends et pourtant on se jette dans l'aventure à corps perdus. On s'installe, on essaie de se faire son « chez soi », avec de nouvelles habitudes, de nouveaux endroits qui deviendront familiers. Parfois, le coups de foudre est immédiat et les choses semblent merveilleuses et si faciles... et parfois, il faut un peu de temps pour s'acclimater, le temps d'oublier ce que l'on vient juste de quitter, de faire le deuil de son passé. Ce qui peut être délicat mais s'avère être nécessaire... Dans tous les cas, cette nouvelle vie qui commence est la promesse d'un renouveau: Je peux être qui je veux...
Dans ma nouvelle ville, je redécouvre l'excitation de l'inconnue. Tout me semble si beau, si neuf...
Je me plais à découvrir cet endroit mais aussi ce que je peux y apprendre de moi-même. Je me suis toujours senti incapable de partir sur un coup de tête et j'admirais ceux capable de le faire. Ce genre de personnes qui se sentent partout chez eux, qui donnent l'impression de connaître le monde entier, d'avoir pu s'installer à Paris, New York ou Londres sans jamais sentir une seule fois le mal du pays. Jusque là, pour vivre heureux, il me semblait indispensable d'avoir de la continuité, des attaches mais surtout de construire mes habitudes, même si pour cela ma vie devait être une sorte de cercle se répétant à l'infini. Comme ces gens qui restent toujours avec la même personnes parce qu'elle fait partie des meubles et que changer de conjoint reviendrait à repenser totalement la décoration, ce qui est décourageant avant même d'avoir commencé. Mais finalement, mettre toutes les vieilleries au vide-grenier et refaire un tout nouvel aménagement peut changer énormément de choses: on peut enfin se sentir soi-même en cessant de se mentir jour après jour!
Dans cet endroit ma vie change du tout au tout. Je deviens naturellement quelqu'un de différent. Mais n'est-ce pas finalement le moi profond, enfoui depuis trop longtemps, qui s'exprime enfin? Cela me fait penser à ces hétéros coincés qui du jour où ils avouent leur homosexualité deviennent des folles exubérantes. J'ai l'impression d'être passé à côté de tellement de choses depuis tout ce temps. J'essaie de rattraper le temps perdu. Je me délecte de chaque instants. La ville m'ouvre les bras et dans le flots de ses opportunités je découvre des possibles qui m'échappaient jusque là. Je sors beaucoup, je rencontre du monde, je me fais des connaissances. Je couche aussi quand j'en ai l'occasion. Comme l'a pu dire Oscar Wilde « J'aime mieux avoir des remords que des regrets ». Je tâche alors de ne rien regretter...
Les journées se succèdent, puis les semaines et les mois. Le plaisir de la nouveauté est passé.
J'essaie d'apprécier le quotidien mais, l'exceptionnel me semble banal maintenant. Je ne m'extasie plus devant sa beauté ou encore son charme. Je me sens comme ces couples qui viennent de se rencontrer, qui ne cessent de faire l'amour et qui du jour au lendemain ne se touchent plus, sans raison précise. Je commence à m'ennuyer. Je sors moins... Sortir? Pourquoi faire? J'ai déjà vu cette expo, aucun film au ciné ne m'intéresse et retourner dans un parc encore une fois, très peu pour moi... On ne se comprends plus la ville et moi... Pourtant ce n'est pas faute d'avoir essayé, mais avec le temps je sens une grande lassitude. A quoi bon lutter? A sa façon, j'ai l'impression qu'elle me rejette et qu'elle préfère se montrer parfaite pour les touristes mais plus pour moi. Pourtant, elle fait ça de manière subtile, ce n'est pas tant que je sois exclus, je me sens seulement de trop...
Je décide d'aller voir ailleurs. De voyager, de découvrir de nouvelles villes. Certaines parce qu'elles me plaisent d'autres pour avoir des moyens de comparaisons. Je me perds dans ces endroits inconnus. J'y reste pour des durées variables, jusqu'à ce que la lassitude me gagne. Se contenter est difficile lorsque l'on ne sait même pas ce qu'il nous manque. Est-ce réellement une trahison? Ou est-ce un moyen de raviver la flamme? Je pensais que partir pourrait changer les choses mais, j'aurais du m'en douter: les problèmes ne se sont pas volatilisés pendant mon absence. Il devient alors nécessaire de prendre un vrai recul pour voir les choses sous un nouvel angle. Je décide alors de « faire un break ».
Je profite de quelques jours de vacances pour retourner dans ma ville natale, une toute petite ville nichée au bord de la mer. A peine arrivé, des souvenirs d'enfance enfouies me reviennent. Je ressens l'attachement viscéral qui me lie à cet endroit. Comme je pouvais être naïf mais heureux à l'époque. J'apprenais à apprécier ce que j'avais: l'odeur des pins qui se propage lorsque le vent se lève, l'excitation que je ressentais lorsque je voyais la mer. A chaque fois que j'y repense, je ne peux m'empêcher de sourire. Ce sont des souvenirs merveilleux, mais c'était une autre époque. En grandissant je constate que les choses deviennent plus compliquées: il est plus difficile d'être pleinement comblés avec une forêt et la mer. Les choses sont tellement mieux avec un appartement bien situé, bien desservi par les transports en commun sans voisin trop bruyant ou trop envahissant... Au final, ne suis-je pas enfermé dans l'enfer du « toujours plus »? Vouloir aller toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort... Mais pourquoi faire? Au final, est-ce vraiment la ville le problème, ou moi? En me rappelant tout cela, je me rends compte à quel point « ma » ville me manque... Bien sûr, elle a ses imperfections, mais je ne prétends pas être parfait moi non plus. Bien sûr je me sens délaissé depuis quelques temps, mais il ne tient qu'à moi de prendre une part plus active dans notre relation... C'est en m'éloignant que j'ai enfin compris qu'elle et moi c'est une histoire qui va durer. Parce que finalement, même si je me sens las, exaspéré, je sais bien au fond de moi qu'elle me convient parfaitement et que c'est là mon « chez moi » parce qu'elle seule a su comprendre qui j'étais vraiment...

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